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Q&A - Thomas Vailly

Ce questionnaire fut à l’origine adressé à Charles Eames, célèbre designer américain, par Madame L. Amic en vue de la préparation de l’exposition Qu’est ce que le design ? au Musée des Arts Décoratifs, Palais de Louvre en 1972.


Quelle est votre définition du « design » ? Le design est une méthodologie de travail suffisamment flexible qui aborde un large éventail de problématiques. Ce n’est pas seulement designer des produits c’est aussi observer des systèmes, des processus et des contextes. Le design est-il l’expression d’un art (d’une forme d’art) ? Le design intègre certaines qualités artistiques mais il ne se réduit pas seulement à ça. Par exemple, le design peut être très orienté sur la notion de fonctionnalité.  Le design est-il un artisanat avec un objectif industriel ? Il n’y a pas une seule façon, une seule méthodologie. Les techniques industrielles peuvent aussi s’adapter à l’artisanat. Quelles sont les limites du design ? Je pense que ce qui est incroyable avec le design c’est qu’il n’y a pas de limites. La seule qui puisse exister c’est celle que le designer se donne. Quelles sont les limites des problèmes ? ... Est-ce que le design est une discipline qui ne concerne qu’une part de l’environnement ? La majeure partie des designers ne sont pas très en phase avec les questions environnementales. Il y a quelques années de cela, j’ai décidé d’ouvrir les yeux et de m’intéresser à la question à ma façon. Le projet le plus récent de mon studio est un début de réponse à cette quête difficile. Est-ce une méthode générale d’expression ? Oui mais c’est toujours lié à un contexte spécifique. Le design est-il la création d’un individu ? Oui, j’ai développé une grille de lecture personnelle de problèmes spécifiques en collaborant surtout avec des scientifiques. … ou la création d’un groupe. Tout n’est que collaboration. Y a-t-il une éthique du design ? L’éthique est un sujet complexe. J’ai une éthique dans mon travail mais je ne la revendique pas comme étant universelle. Je préfère parler de ce qui a du sens à mes yeux et ce qui n’en a pas. Par exemple, produire des biomatériaux en mélangeant des fibres naturelles avec une résine synthétique n’est pas logique à mes yeux et cela pourrait être estampillé comme un discours écologique de façade. Pas vraiment éthique de mon point de vue. Le design doit-il obligatoirement produire des objets nécessaires ? C’est là où se rejoignent l’art et le design. Je crois que notre société peut générer des expériences ou des réflexions aussi significatives que le fait de s’asseoir sur une nouvelle chaise.  La notion de nécessité est une question de contexte. Cependant si vous deviez vous asseoir sur de la saleté vous trouveriez la chaise très utile. Le design peut-il créer des produits dont le but unique est le plaisir ? Si c’est bien fait oui ! Mais ce n’est pas mon but. La forme dérive-t-elle de l’analyse de la fonction ? Dans mon cas, je préfèrerais parler de « courant formel à partir d’une ressource ». Par exemple quand je travaille avec les déchets issus du tournesol, la plante (la ressource) dicte les couleurs (protéine verte), la texture (cellulose mousseuse) et la forme générale du produit fini. L’ordinateur peut-il remplacer le designer ? Dans certains aspects mais cela prendra du temps avant que l’ordinateur (Intelligence artificielle) puisse avoir une vision holistique de problèmes complexes. Et je ne parle pas de l’intuition. Est-ce que le design a pour conséquence la production d’objets manufacturés ? Je suis en train de m’intéresser à comment traduire certaines recherches en design que j’ai menées à l’échelle industrielle. Le but du design est-il de modifier un objet ancien grâce à de nouvelles techniques ? Il semblerait qu’il y ait beaucoup d’objets et de matériaux à transformer aujourd’hui. Nous n’avons pas besoin de regarder trop loin en arrière pour trouver des solutions à des problèmes de design. À commencer par le plastique par exemple. Le design peut-il être utilisé pour modifier la forme d’un objet existant afin de le rendre plus attractif ? Je me focalise plutôt sur l’amélioration du matériau. Le design est-il un élément d’une politique industrielle ? Pas toujours. La création en design dépend-elle de contraintes ? Les contraintes sont utiles pour diriger le processus de conception. Le design est-il régi par des lois ? Le design obéit aux contraintes contextuelles, par exemple les problèmes actuels liés à l’environnement. Existe-il des tendances ou des écoles de design ? Oui mais internet permet à cette tendance de s’élargir et de ne pas rester limitée aux écoles spécifiques. Le design est-il éphémère ? C’est plutôt que, pour le moment, les produits mettent plusieurs années à disparaître. Considérant les matériaux qu’on utilise, le design est malheureusement l’opposé d’éphémère. Doit-il s’orienter vers l’éphémère ou vers le permanent ? Probablement un mélange intelligent et pragmatique des deux. Comment vous définissez-vous par rapport à un décorateur ? Un architecte d’intérieur ? Un styliste ? Ce n’est pas du tout ce que je suis.  À qui s’adresse le design : au grand nombre (les masses) ? Aux spécialistes ou à l’amateur éclairé ? À une classe sociale privilégiée ? Jusqu’à présent chacun de mes projets atteint une cible différente. Après avoir répondu à toutes ces questions, est-ce que vous avez l’impression de pratiquer la profession de « designer » dans des conditions satisfaisantes, ou même optimum ? Je pense qu’il y a toujours beaucoup de choses que je peux améliorer dans ma pratique. Avez-vous été obligé d’accepter des compromis ? Oui. Quelle est la condition principale pour la pratique du design et sa propagation ? Un problème à résoudre. Quel est le futur du design ? Exactement le même futur que celui de notre société, personne ne sait.