, Atelier Luma

Q&A - matali crasset

Ce questionnaire fut à l'origine soumis à cinq designers internationaux, dont Charles Eames et Joe Colombo, par la commissaire d’exposition Yolande Amic, en vue de la préparation de l’exposition inaugurale du Musée des Arts Décoratifs « Qu’est-ce que le design ? » en 1969.
Profondément marqué par son temps, les questions et les réponses originelles à ce questionnaire témoignent de la naissance de la discipline à l’ère de la consommation de masse.
En se confrontant à cette archive, les designers d’Atelier Luma proposent une vision renouvelée du design et du rôle du designer au XXIème siècle qui après une industrialisation effrénée est confronté à l'urgence environnementale.


— Quelle est votre définition du « design » ?

J’entrevois de plus en plus ce métier, à travers les projets que je mène, comme celui d’un accoucheur. Il s’agit de moins en moins de mettre en forme de la matière – de l’esthétique - mais plutôt de faire émerger, de fédérer, d’organiser, autour d’intentions et de valeurs communes, des liens et des réseaux de compétences, de connivence, de socialité. La majorité des projets sur lesquels je travaille actuellement mettent en évidence cette dimension de travail collectif et collaboratif. Je pense au projet de la Maison des Petits au Centquatre à Paris, aux maisons sylvestres pour le Vent des forêts à Fresnes au Mont dans la Meuse, à l’école Le blé en herbe à Trébédan en Bretagne avec la Fondation de France, la Dar’hi à Nefta en Tunisie, le Mumo 2 ou ici à Arles avec l’Atelier Luma, DataBit.me et Actus (Association des Chevaux de Traits d’Union Sociale). Il y a donc une dimension de plus en plus locale qui m’intéresse beaucoup. On voit bien que la contemporanéité n’est plus l’apanage exclusif du monde urbain.

Bien évidemment, je dessine aussi des objets, mais les objets ne sont ni le centre, ni la finalité du processus de création ; Il en sont une actualisation possible parmi d’autres (une architecture, une scénographie, une exposition…) à un moment déterminé, d’un système de pensée plus vaste.


— Le design est-il l’expression d’un art (d’une forme d’art) ?

Il semble que depuis Marcel Duchamp, ce sont les regardeurs qui font les objets d’art.

La notion de l’objet d’art revient donc à se poser la question de ces adorateurs, on le voit avec le déplacement de certains objets tribaux dans des musées. Mais pour paraphraser Robert Filliou, “Le design est ce qui rend la vie plus intéressante que le design.”


— Le design est-il un artisanat avec un objectif industriel ?

Le design est une pensée et une réflexion autonome avant d’être un mode de production.

Le design a souvent été envisagé uniquement sous l’angle de l’histoire des formes ou celui de l’histoire des matériaux et du progrès technologique. Son histoire est à réécrire, afin de poser de nouveaux paradigmes.


— Quelles sont les limites du design ?

Personnellement je n’ai pas d’interdit, même si je ne dessinerais jamais de projets liés au tabac ou tout ce qui touche à l’armement !


— Est-ce que le design est une discipline qui ne concerne qu’une part de l’environnement ?

A priori, nous vivons tous dans le même environnement.


— Est-ce une méthode générale d’expression ?

Le design peut permettre d’envisager des propositions à des contextes très différents. Cela tient à la capacité de pensée synthétique du designer qui doit intégrer des notions de domaines variés.

Les designers, par leur capacité d'analyse des usages et des besoins, sont à la croisée de plusieurs disciplines. Ils développent un concept global à partir d'une approche personnelle et sensible, et sont, à ce titre, des interlocuteurs privilégiés pour faire évoluer les structures. Mais nul besoin de créer des projets surdimensionnés car c'est dans les interstices qu'ils sont à l'aise et qu'ils interviennent. En expérimentant à petite échelle dans des endroits propices, en sortant des rôles prédéterminés de chacun, ils fédèrent les énergies et construisent de nouveaux réseaux de relations en évolution. C'est en ce sens que la démarche du designer me semble pragmatiste : l'expérience, l'action y jouent un rôle essentiel. Et dans la mesure où l'expérimentation transforme l'expérimentateur, modifie et enrichit sa perception du monde, il est en mesure d'intervenir plus finement sur le réel, sans plaquer une doctrine préétablie et figée. Je m'efforce donc d'agir autrement pour penser différemment.

De là mon vif intérêt pour le pragmatisme, une philosophie qui privilégie l'expérience et l'action, mais aussi l'invention et de la créativité.

L'individu n'est pas un atome séparé des autres : il se constitue dans le tissu social, il contribue à la véritable individualité et à sa transformation par son action en retour. Il s'agit donc d'inventer de nouvelles logiques pour résoudre en commun des problèmes collectifs.


— Le design est-il la création d’un individu ? … ou la création d’un groupe.

Le designer ne fait pas des projets seuls. Je ne suis pas artiste, même si je développe une pensée autonome. Je prends beaucoup de plaisir à me confronter aux forces de l’usage, à intégrer les contraintes et à travailler à partir d’elles. J’aime aussi développer des complicités avec des artistes comme Peter Halley, Mzryk & Moriceau ou des hôteliers hors marge comme, Patrick Elouarghi et Philippe Chapelet.


— Y a-t-il une éthique du design ?

L’éthique est dans la vie avant tout, dans notre vie. Je n’ai cependant aucune leçon à donner. Loin de moi l’idée d’une pensée moraliste.

A chacun de penser quels sont les enjeux et limites de notre monde. Il y en effet des urgences et des points de non-retour.


— Le design doit-il obligatoirement produire des objets nécessaires ?

La poésie doit faire partie de notre monde.

Le design c’est avant tout une logique par rapport à un contexte.


— Le design peut-il créer des produits dont le but unique est le plaisir ?

Sans doute, mais ce n’est pas la force qui m’anime.


— La forme dérive-t-elle de l’analyse de la fonction ?

La forme est avant tout une construction sociale qui réunit un groupe autour de valeurs esthétiques communes, comme la beauté, qui évolue au cours des siècles : la forme est excluante par définition. Le design d’un projet est le résultat d’une alchimie plus complexe que la forme. Dans mon rapport aux objets, j’ai toujours travaillé sur la notion de fonction élargie. J’ai cette intuition qu’une fonction par objet ce n’est pas assez généreux et que la multifonction n’est pas non plus la solution.

A l’injonction si régulièrement répétée de produire des objets qui « font sens » je préfère travailler à réinventer la fonction. Au lieu en effet de chercher à tout prix à symboliser une fonction par une forme et à respecter les codes de chaque secteur (par exemple une radio, évoquant le son, ne sera jamais dessinée comme un grille-pain qui lui évoque la chaleur) je tente de retrouver, dans l’imaginaire, la force des usages. Dès mon diplôme d’école, j’ai dessiné trois objets que j’ai appelé diffuseurs pour bien mettre l’accent sur ce qu’ils donnent et non ce qu’ils sont. Cette “trilogie domestique” était de compléter la fonction d’un objet en lui donnant trois dimensions : fonctionnelle, poétique et imaginaire. Ce projet a été fondateur. Il m’a fait prendre conscience que le savoir-faire du designer réside en grande partie dans ce dosage. Le travail consiste alors à apprivoiser les ingrédients qui compose un objet pour qu’ils suivent une intention, qui est la raison même de son existence. Cette complexité du processus de création rend le travail passionnant. Cela demande une grande rigueur intellectuelle. En abordant des « objets meublant », la fonction élargie s’est tout naturellement concrétisée en scénario de vie. Cela me permet de faire des propositions en dehors des codes existants, mais aussi de réaffirmer les valeurs du partage ou de l’hospitalité qui sont les socles de mon travail. De plus, le meuble n’est pas envisagé tout seul, comme une star, mais en liaison avec les autres équipements et mobiliers qui structurent la maison. Ceci m’invite tout naturellement à développer des notions de modularité, de fluidité, de changements, de dispositifs non permanents qui permettent de mieux qualifier l’espace en faisant cohabiter les activités plutôt que de les empiler ou les superposer. Ce que j’ai appelé des scénarios de vie.


— L’ordinateur peut-il remplacer le designer ?

A priori, c’est l’homme qui a inventé l’ordinateur.


— Est-ce que le design a pour conséquence la production d’objets manufacturés ?

Non. Le design a été envisagé à la naissance de la révolution industrielle, période où la machine a remplacé l’homme dans certaines tâches.


— Le but du design est-il de modifier un objet ancien grâce à de nouvelles techniques ?

Non.


— Le design peut-il être utilisé pour modifier la forme d’un objet existant afin de le rendre plus attractif ?

Peut-être mais qu’est-ce que cela veut dire attractif, pour qui ? Si par exemple, l’objectif est de rendre indispensable le préservatif pour se protéger des maladies transmissibles, je pense que ce pouvoir attractif prend un sens.

Ce qui m’intéresse ce sont les scénarios d’usage.Cette démarche de proposer des scénarios de vie se décline dans les objets en scénarios d’usage. Le couteau édité par la Forge de Laguiole que j’ai réalisé avec Pierre Hermé en est un exemple. Il nous accompagne pour un moment de partage : il découpe d’abord la part de gâteau puis en le tournant d’un quart de tour, il devient pelle à tarte permettant une gestuelle très fluide. Cet exemple nous montre que nous portons peut être trop d’efforts à hyperspécialiser nos objets et nos structures alors qu’il serait plus adéquat de travailler sur les transitions, sur la fluidité. La forme et le discours sur la forme détournent des véritables enjeux. Les objets doivent être en prise directe avec la vie et pas seulement dans l’apparence : apparence de mobilité en ajoutant simplement deux roues à une table existante qui n’a de toute façon pas la place de se déployer dans l’espace, apparence de confort en enrobant tout d’une peau moelleuse pour surtout ne rien changer de l’ordre domestique établi…. A ce titre, la maison cocon est dangereuse si elle nous enferme et nous transforme en être égoïste, peu enclins aux échanges avec l’extérieur. Le confort se situe aussi dans le potentiel de pouvoir changer, de pouvoir évoluer, de s’épanouir dans son cadre domestique.


— Le design est-il un élément d’une politique industrielle ?

Le design est pour moi politique, une manière de s’engager dans le monde à travers des choix.

Le designer vit dans le monde, bien sûr par ses choix et son travail il peut exprimer un engagement ou une proximité avec des idées.

La cité est un territoire qui m’intéresse, car c’est un croisement de richesse, de compétence… je pense la cité comme un territoire de projets et d’optimisme.

La réflexion sur la requalification de l’espace rural m’intéresse. On parle beaucoup de l’injection de la culture dans des bâtiments historiques mais les interventions dans l’espace rural portent au-delà de dynamique touristique des vrais enjeux de société et de vie.

Je le vois à travers les projets que j’ai mené, qu’il s’agisse de projets dans le cadre du programme Nouveaux commanditaires de la Fondation de France comme le pigeonnier capsule à Caudry ou l’école Le Blé en herbe à Trébédan, ou le rucher de Nègrepelisse ou les maisons sylvestres du Vent des Forêts.

La ruralité est actuellement un espace qui a été tellement malmené par les choix de développement, que c’est un territoire à réinventer.

L’aspect collaboratif permet de redevenir actif sur son environnement.


— La création en design dépend-elle de contraintes ?

J’ai toujours envisagé la contrainte comme quelque chose d’excitant, comme une force et non une faiblesse. La liberté est un leurre. Je pense toujours par rapport à un contexte.


— Existe-il des tendances ou des écoles de design ?

La force du design français c’est l’hétérogénéité de ses individualités.


— Le design est-il éphémère ?

A priori pour boire du thé, on peut se passer de la théière, mais il faudra toujours un bol.


— Comment vous définissez-vous par rapport à un décorateur ? Un architecte d’intérieur ? Un styliste ?

Ce qui anime mes projets c’est une logique globale.


— À qui s’adresse le design : au grand nombre (les masses) ? Aux spécialistes ou à l’amateur éclairé ? À une classe sociale privilégiée ?

Le design n’a pas de rapport avec les catégories sociales. J’envisage mon travail dans la richesse, travailler sur un restaurant universitaire, un musée mobile, des collections pour la grande diffusion comme Tex ou Ikea ou a contrario des manufactures comme Sèvres.


Avez-vous été obligé d’accepter des compromis ?

Un projet naît de contraintes, je n’appelle pas cela des compromis. Si le projet est construit autour d’une colonne vertébrale forte, une logique naturelle s’établit.


— Quel est le futur du design ?

Le futur je me permet juste de l’envisager dans mes projets, je ne suis pas un oracle.